Jeunesse, avenir et migrations au Népal

Jeunesse, avenir et migrations au Népal

Il y a quelques mois une amie, visiteuse habituée du Népal où elle soutient plusieurs orphelinats, me demandait de partager quelques réflexions sur le thème « du futur – ou plutôt ‘no future’ – pour les jeunes. Comment voient-ils leur place dans la société ? »

C’est un thème intéressant et sur lequel les jeunes auxquels j’ai parlé réfléchissent et s’expriment. Mais la réponse – et leur situation – dépend en grande partie de leur situation sociale, souvent leur caste. Distinction importante, à plusieurs égards [0].

Quelques chiffres

Au niveau national et selon les statistiques (BIT) le chômage des jeunes est seulement de 5.14%. Une autre source mentionne 19.2 % de chômage chez les jeunes[1]. Mais l’inadéquation du travail par rapport aux compétences (skills mismatch) est de 30.2% en zone urbaine : des chauffeurs de taxi qui ont un diplôme universitaire, etc.

De plus, la majorité (92.2 %) des jeunes qui travaillent sont engagés dans l’emploi informel, c’est-à-dire sans droits au salaire minimal, congés payés, assurance accident, etc.

Des 350,000 jeunes qui entrent sur le marché du travail chaque année, seuls 10% sont absorbés par le marché népalais. Plus de 100’000 quittent le pays pour travailler à l’étranger (nous y reviendrons plus loin) et les autre restent inactifs.[2]

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Humla, avril 2017

Maintenant, mon impression sur la base des discussions avec les jeunes : l’impression saillante est que les jeunes voient leur avenir principalement hors du Népal. Nombre de Népalais ne seraient pas d’accord avec cette analyse trop crûe. Ou pas prêts à l’admettre ouvertement. Un peu de respect pour le sentiment patriotique, s.v.p. !

Mais les chiffres sur la migration et les rémittences (l’argent envoyé par les travailleurs migrants) sont édifiants : ces transferts d’argent représentent env. 28 % du PIB népalais! Et le nombre de migrants est en rapide augmentation[3].

Avenir commun ?

À un autre niveau (identité, construction d’un vivre-ensemble, rêver un avenir commun), une jeunesse qui rêve principalement d’ailleurs est problématique: Peu d’intérêt pour la chose publique, pas de vision d’avenir collectif, etc. Et cela implique aussi de laisser la place (et la responsabilité) aux politiciens moins scrupuleux, voire moins qualifiés.

Et cette hypothèque du futur signifie aussi que pour eux l’avenir “ici” est mis entre parenthèse, parfois pendant des années, dans l’attente d’un visa. Cela implique aussi d’avoir de multiples vies : prenons pour exemple ce vendeur de meubles dans une échoppe près de chez nous, qui attend son visa pour partir étudier au Japon. Comment gérer autant d’incertitude? Comment construire un avenir dans ces conditions? La réponse népalaise semble être de ne pas (ou presque) planifier/anticiper. Surtout ne pas se faire d’illusion, ne pas espérer. D’où leur grande capacité à improviser, s’adapter, être flexible. Prendre ce qui vient, quand il vient. Demain ou dans 5 ans.

La ronde des cerveaux

L’espoir vient peut être des népalais qui reviennent. Presque invariablement, et naturellement ils portent en revenant un bagage d’expérience qui leur donne une vision du monde plus large, de sociétés qui fonctionnent différemment. Ces migrants revenus au pays sont à la fois admirés, enviés mais ceux qui Sont restés gardent aussi un peu de suspicion ou adversité envers eux. Une lutte d’influence de plus. A développer ailleurs, avec des parallèles intéressants avec le Tibet, mais aussi l’Arménie (ou la diaspora représente plus que la population habitant le pays!).

L’espoir pour l’avenir vient plus encore de la minorité, parmi les plus qualifiés, qui reviennent au pays après quelques années d’études et d’expériences à l’étranger. En particulier celles et ceux qui ont un doctorat. On appelle ça ‘la circulation des cerveaux’, un dérivé de la fuite des cerveaux, puisqu’ils reviennent la boucle se ferme, aller-retour et peut-être … re-départ, qui sait.

J’ai eu le plaisir d’en rencontrer plusieurs, et leur regard sur le Népal est intéressant. En fait, pour eux la vie est plutôt agréable, une bonne situation, rien d’essentiel ne manque, et leur statut est meilleur ici qu’à l’étranger. Et en plus, ils sont près de leur famille; c’est la seconde raison de revenir, et c’est d’ailleurs souvent la raison qu’ils mentionnent « officiellement ».

Ces jeunes éduqués qui reviennent ont souvent à cœur d’assumer leur statut de « role model » et de partager leur expérience avec leurs collègues et compatriotes.

Nécessité de (se) distinguer

Au final, cette distinction est cruciale entre d’un côté les élites qui choisissent leur destination, migrent pour étudier et reviennent par choix, avec l’admiration de tous, et d’un autre la majorité qui migrent pour un salaire de la peur en Arabie Saoudite, au Qatar, en Irak (mais chut! c’est illégal) et suffoquer sur les chantiers (les conditions de travail sont comparées à de l’esclavage) y compris en vue de la Coupe du Monde FIFA 2022, avec plusieurs milliers de morts déjà et les projections indiquent 4000 morts d’ici 2022 – une honte pour la FIFA, organisation de droit suisse) et assurer la survie de leur famille. Au total, 15 Népalais meurent chaque semaine sur les chantiers dans le Golfe et en Malaisie.

Cette distinction nous rappelle que les migrations reproduisent les inégalités, et que la grande fracture qui divise ce monde depuis des siècles n’est pas celle entre le nord et le sud, mais entre les élites et le ‘peuple’.

Ici comme ailleurs, à bon entendeur.

 

Avril-mai 2017

[0] Un thème que je vais développer dans un post à part entière, vu l’ampleur et l’importance du phénomène.

[1] Source: article Young, educated and unemployed, by Sangita Thebe-Limbu: http://nepalitimes.com/regular-columns/GUEST-COLUMN/young-educated-unemployed,664

[2] Nepal Country Report on Youth Unemployment (undated)

[3] Increasing number of deaths among Nepali workers – http://www.aljazeera.com/news/2016/12/increasing-number-deaths-nepali-workers-161221093347701.html

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